mardi 20 octobre 2009

Abélard en Seine-et-Marne ou la patrimonialisation d'une erreur historique


Tableau de J.-A. Benouville intitulé "Abélard parlant à ses étudiants près de Melun", 1837, Pinacothèque de Munich







Si on entend le plus souvent par patrimoine d'une commune ou d'un département ses monuments, il peut revêtir également un sens plus immatériel comme une langue, une musique, une culture ou des liens avec un personnage marquant de l'histoire. Aussi, au delà des édifices, il est fréquent d'associer une ville ou un village à un personnage dont l'aura passé retombe sur les rues qu'il a un jour parcouru. C'est ainsi qu'on liera La Fontaine à Château-Thierry, Bossuet à Meaux ou encore Gaston Fébus à Foix. 
Les liens entre Pierre Abélard, intellectuel du début du XIIe siècle, célèbre pour son histoire avec Héloïse, et la Seine-et-Marne sont multiples. Bien sûr parler de la Seine-et-Marne pour un personnage du XIIe siècle n'a pas beaucoup de sens mais deux villes au moins peuvent s'enorgueillir d'avoir accueilli le brillant penseur. Tout d'abord Melun, alors dans le domaine royal, où Abélard s'installe comme enseignant en 1102 avant de passer à Corbeil puis y revenir en 1109 après plusieurs péripéties. Peut-être d'ailleurs que le choix du nom de la médiathèque de la ville (dite de l'Astrolabe) n'est pas étranger à ce fait historique puisqu'Astrolabe est aussi le nom du fils d'Héloïse et Abélard. La deuxième ville pourrait être Provins (alors dans le comté de Champagne) dans laquelle Abélard se réfugie après sa fuite de l'abbaye de Saint-Denis en 1122, peu avant de fonder Le Paraclet. Si les deux villes ont dédié une rue à Abélard, on remarquera toutefois que ni l'une ni l'autre n'en font une célébration massive : sur le site de la mairie de Melun, il est mentionné dans une liste d'écrivains ayant séjourné dans la ville tandis que le site de Provins ne le cite même pas. Notons toutefois que sa présence en ces lieux est signalé sur le site des archives départementales de Seine-et-Marne dans la rubrique "Figures locales".
C'est curieusement un petit village entre Meaux et Coulommiers, Maisoncelles-en-Brie, qui s'attache le plus à inscrire Pierre Abélard dans son patrimoine. Tout commence en 1845 avec la publication par Charles de Rémusat de la première biographie d'Abélard et une note que l'auteur glisse au sujet d'un passage de son autobiographie (L'histoire de mes malheurs) on ne peut plus flou. En 1120, Abélard, alors moine à l'abbaye de Saint-Denis, s'installe hors du monastère pour reprendre son enseignement. Lui-même dit : "Je finis par me retirer dans un sanctuaire (ad cellam quamdam ; quelques fois traduit comme "prieuré" ou comme "cellule de moine) et repris mes habitudes d'enseignant. Mes cours attirèrent une telle foule d'étudiants que la place manqua pour les loger et la terre pour les nourrir". Plus loin il précise que cet endroit se trouvait sur les terres du comte Thibaud (donc en Champagne). Le texte original et les sources de l'époque ne permettent pas d'en dire plus sur ce lieu d'enseignement. Dans son texte, Charles de Rémusat reprend l'identification faite - sans explication - par l'éditeur du tome XIV du Recueil des Historiens des Gaules contenant le récit d'Abélard. A la suite des mots "ad cella quamdam", ce dernier insère une note contenant un mot : "Maisoncelle" sans autre précision. Rémusat l'utilise donc pour son livre mais pas sans soupçon :
"D. Brial seul dit que ce lieu est Maisoncelle. Il y a dans le département de Seine-et-Marne plusieurs villages de ce nom. Le lieu où habitait Abélard [...] peut être ou Maisoncelle de l'arrondissement et du canton de Coulommiers, ou plutôt Maisoncelles du canton de Villiers-Saint-Georges dans l'arrondissement de Provins" (NB : auj. dans la commune de Saint-Martin-du-Bochet).
On voit nettement qu'il s'agit d'une hypothèse qui ne convainct pas complètement Rémusat et que celui-ci préfère situé l'endroit dans les environs de Provins, c'est-à-dire au plus près du comte de Champagne, qui s'impose comme protecteur d'Abélard. On voit ici le peu de considérations que l'historien peut accorder à l'identification proposée : le mot "cella" du texte original se retrouvant dans le nom de lieu Maisoncelles et Maisoncelles appartenant à l'origine à l'abbaye de Saint-Denis, on en a déduit qu'Abélard y avait séjourné... Le fil est mince mais tenace surtout quand un érudit de la fin du XIXe siècle, Gabriel du Chaffault, publie un livre intitulé Mesoncelles-en-Brie, dépendance de l'abbaye de Saint-Denis - Abélard et Héloïse (1894). Reprenant l'hypothèse, qui sous sa plume n'en est plus une, de ses deux prédécesseurs, il lie définitivement le village à la figure d'Abélard dans la seule monographie consacrée à la commune.
Cependant, pour tout spécialiste de l'époque, l'erreur est grossière. D'une part le lien entre le mot latin utilisé par Abélard (qui désigne en fait un lieu d'habitation de religieux dans un sens large) et le nom du village ne peut constituer une preuve tangible. De plus, Pierre Abélard explique dans le même passage que le succès de ses cours réduisaient "ceux de tous les autres enseignants", ce qui signifie qu'il est alors à proximité (voire dans) une ville avec plusieurs professeurs, ce qui n'est sans doute pas le cas d'un village de la campagne briarde. C'est d'ailleurs pour cette raison que des historiens spécialistes du XIIe siècle comme Michael Clanchy ou John Benton préfèrent imaginer l'endroit à proximité immédiate de Paris ou aux alentours de Nogent-sur-Seine (voir les explications : M. Clanchy, Abélard, Paris, 2000, p. 284). Ajoutons-y un argument de poids lié au contexte local : Maisoncelles se situe à cette période dans la forêt du Mans, massif forestier entre Meaux et Coulommiers aujourd'hui pratiquement disparu. C'est d'ailleurs de là que la localité tire son nom : le "Maison" de Maisoncelles, comme pour la commune voisine de la Haute-Maison, se rapporte bel et bien au nom de la forêt du Mans. Or, cette forêt n'est défrichée qu'à partir du XIIIe siècle. C'est vers 1220-1230 que la paroisse de la Haute-Maison par exemple est créée. Il en va de même pour Maisoncelles. Jusque là les religieux de Saint-Denis n'avaient que des droits sur une partie de la forêt et le défrichement permet l'apparition de nouvelles communautés villageoises (dont le partage des revenus est négocié, comme en témoignent quelques chartes du cartulaire du chapitre cathédral de Meaux). On peut donc affirmer avec certitude que Maisoncelles n'existe pas au début du XIIe siècle et que donc Abélard n'a pu s'y installer avec ses étudiants. Pour l'historien, il faut se résoudre à quelques hypothèses qui demeurent incertaines...
Oui, mais voilà, les livres de Rémusat et de Chaffault ont fait leur effet. Le village de Maisoncelles est désormais largement associé à Pierre Abélard : on y trouve par exemple une "rue du château d'Abélard et Héloïse" (car la légende veut aussi que les deux amants s'y soient retrouvés) et une maison de retraite "Héloïse et Abélard". En octobre 2009, la municipalité a même inauguré la nouvelle école placée sous le patronnage de "Pierre Abélard". Le site de la mairie consacre une longue page au grand personnage, précisant même qu'Abélard y écrivit des lettres à Héloïse !
On est donc bien ici face à la patrimonialisation d'une erreur historique. Car la commune de Maisoncelles met en avant un personnage qui n'a vraisemblablement jamais mis les pieds sur son territoire. On peut, à partir de ce cas, engager une réflexion sur le rôle actuel de l'historien. Le métier d'historien est fait d'hypothèses qu'il faut explorer, conforter ou infirmer. Or, le grand public attend de l'historien un lien entre le présent et le passé, une base solide à la constitution d'une tradition, d'un patrimoine, d'une mémoire. Certes, l'historien ne peut changer ses méthodes de travail. Par contre, il est important d'expliquer aux non-initiés comment on fabrique l'histoire et de faire comprendre la part d'hypothétique de cette science humaine.
Pour terminer avec les péripéties de Pierre Abélard en Seine-et-Marne, je voudrais signaler un autre phénomène. En effet, la présence d'Abélard à Maisoncelles révélée par le livre de Gabriel de Chaffault semble avoir pénétré un peu dans la tradition orale des communes avoisinantes. J'ai lu récemment des notes laissés par un historien et folkloriste amateur, Gérard Mourlet, qui travailla sur le village de Quincy-Voisins dans les années 60. Voici ce qu'il rapporte : "Madame D... Germaine nous signale que la croix de Ségy serait posée à l'emplacement même d'un couvent et Abélard serait venu s'y reposer". Ségy est un hameau de Quincy-Voisins, commune située à une dizaine de kilomètres de Maisoncelles. Il n'y a jamais eu de couvent à cet endroit et il est fort peu probable que le mari d'Héloïse soit venu y séjourner mais que cette note empêche toutefois une future patrimonialisation...

1 commentaire:

  1. André-Yves Bourgès5 juillet 2011 à 13:53

    Une autre localisation est proposée sur le blog "Hagio-historiographie médiévale" ; merci de cliquer sur le lien suivant :
    http://andreyvesbourges.blogspot.com/2011/01/ad-cellam-quandam-recessi-scolis-more.html

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