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vendredi 19 février 2010

Campus Condorcet : premières images d'architectes

Alors que Valérie Pécresse, ministre de l'enseignement supérieur et candidate aux élections régionales en Ile-de-France, a procédé hier à l'installation de l'Atelier des campus universitaires, des "visions propectives" de plusieurs campus, dont le Campus Condorcet, future Cité des Humanités et des Sciences Sociales qui accueillera entre autres l'EHESS, ont été dévoilées. Ces images, proposées par le cabinet Lipsky + Rollet Architectes, nous montrent la façon dont les architectes et urbanistes imaginent le futur site. Je les livre ici à titre de témoignage pour ceux qui verront un jour le Campus sortir de terre. L'ensemble du dossier de présentation de l'Opération Campus est disponible en ligne sur le site du ministère.

Cette image montre une vue d'ensemble du site Condorcet. En arrière-plan le site universitaire de la Chapelle qui devrait accueillir Paris I.

L'entrée du Campus ? On ne comprend pas immédiatement l'image. Qu'est-ce que le parvis de l'université ? De quelle université s'agit-il ? Paris I devant être sur le site de la Chapelle... En tout cas, nous sommes rassurés, nous aurons le métro (à gauche sur l'image) et une station vélib'... Autre enseignement, il fait gris, il y a des nuages mais bon, on y va pour étudier et travailler...

La rue universitaire. On reconnait immédiatement le Campus grâce à de belles;-) banderoles jaunes. De l'autre côté de la rue, un hôtel est prévu (The Faculty Club) sans doute pour loger des professeurs invités si l'administration accepte de payer une chambre dans un hôtel trois étoiles ou des étudiants s'ils en ont les moyens...

mercredi 23 décembre 2009

Interdiction du voile et libération de la femme


Une femme catholique voilée à Shkodra (Albanie) photographiée par Kel Marubi au début du XXe siècle

La proposition de loi de Jean-François Copé visant à interdire le port de la burka dans l'espace public rappelle à l'historien d'autres expériences dont on n'a sans doute pas tiré toutes les leçons.
Ainsi, l'Albanie de l'entre-deux-guerres a elle aussi connu sa loi interdisant le voile intégral. En août 1929, le gouvernement d'Ahmet Zogu prend cette décision après une proposition du chef de la communauté musulmane qui juge alors la coutume contraire à l'éducation citoyenne.
Premier acte d'émancipation de la femme musulmane ? L'écrivain Migjeni, contemporain des faits, nous livre l'envers du décor dans une de ses nouvelles, intitulée "On rouvre les portillons..." (traduite en français et publiée dans Chroniques d'une ville du Nord, Paris, Fayard, 1990, p. 215-225). Il y décrit la réaction des habitants de sa ville, Shkodra, située dans le nord de l'Albanie :

La maison est plongée dans le silence. il y règne comme une atmosphère d'agonie. Oui, c'est bien d'une agonie qu'il s'agit, mais sans la détresse. Dans des centaines et des centaines d'autres demeures comme celle-ci, un passé séculaire, si profondément ressenti et vécu par tous, est en train de mourir. On ôte la pierre angulaire de la citadelle millénaire et bien des coeurs sont déchirés à la voir s'effondrer. D'autres, au contraire, se réjouissent comme si on venait d'abattre quelque bête monstrueuse qui empoisonnait l'existence de chacun. Le gros titre du journal, cette réforme, l'abolition du port du voile chez les femmes forment comme une sarabande d'esprits malins qui viennent tourmenter les cerveaux engourdis, inhabitués à concevoir de pareilles choses. Jusque là tracassées uniquement ou presque par les soucis familiaux les plus prosaïques, voici les têtes tout à coup hantées par une préoccupation qui touche tout un chacun, par un problème collectif, et les propriétaires de ces têtes se retrouvent comme des poissons sur la grève. Oter le voile aux femmes : jamais aucun n'avait songé voir cela de son vivant.
Le choc décrit est réel chez les hommes et chez les femmes. Chez les hommes surtout, effrayés de savoir leurs femmes exposées aux regards des autres hommes. Chez les femmes, Migjeni décrit des sentiments plus nuancés, certaines étaient ravies, d'autres plus mitigées voire opposées.
Deux jours avant la mise en application de l'interdiction, la famille suivie par le narrateur se réunit pour que les hommes puissent "voir une dernière fois leurs parentes, car Dieu sait quand il leur serait donné de les revoir !". Car les hommes n'ont pas l'intention de s'opposer à la loi. Mais ils n'ont pas non plus l'intention de laisser leurs épouses et leurs filles sortir sans voile dans la rue. Et c'est là que Migjeni fait mouche dans cette nouvelle : l'interdiction du voile certes, mais avec quelle conséquence pour les femmes ? Celle de ne plus pouvoir sortir de l'espace privé, retenues par des hommes considérant comme une offense le fait de laisser se promener dans les rues leurs femmes têtes nues. Et les hommes de s'en sortir dans le récit de Migjeni par une nouvelle astuce : rouvrir les portillons entre les arrières-cours des maisons (invisibles à la rue) pour laisser les femmes aller de maison en maison sans sortir sur la voie publique...
Argumenter l'interdiction du voile par la volonté de libérer la femme semble par cet exemple une possible erreur. Car rien ne dit qu'on laissera sortir les femmes, qu'on oblige maintenant à porter le voile intégral, une fois que celui-ci sera interdit...
Si le port de la burka peut paraître à beaucoup choquant, c'est sans doute au système républicain à y répondre en s'imposant de sa propre autorité, sans loi, mais seulement par la seule force du modèle qu'il peut proposer...

vendredi 4 décembre 2009

La poule de l'EHESS entre réalités et interprétations

La photo du profil Facebook de la poule de l'EHESS


Pour finir la semaine un peu légèrement, je pensais aborder un sujet qui pourrait, si nous n'étions pas en décembre, ressembler à un poisson d'avril alors que la situation est bien réelle. Depuis maintenant plusieurs semaines, presque deux mois, une poule rousse a en effet élu domicile dans le petit jardin du 54 boulevard Raspail, derrière le bâtiment abritant l'EHESS et la Maison des Sciences de l'Homme. Arrivée mystérieusement - personne ne sait vraiment comment et pourquoi elle s'est installée là, elle occupe une partie des discussions de couloirs et de cafés, d'autant plus qu'elle fréquente assidûment les abords de la cafétéria. Nourrie par les uns et les autres, elle a pris un certain embonpoint. Moderne, elle est même présente sur Facebook où un esprit bien intentionné lui a créé un compte intitulé "La poule de l'EHESS". Son profil public nous apprend même qu'elle est fan de Pierre Bourdieu, Walter Benjamin, Maw Weber et Slavoj Zizek. Mais attention, l'animal est sélectif et n'accepte pas le tout-venant comme ami ! C'est ainsi que j'attends toujours qu'elle m'accepte parmi ses connaissances;-)...
Mais que fait cette poule au milieu du sixième arrondissement parisien, me direz-vous ? La réponse est qu'au bout du compte, nous n'en savons rien. On peut en tout cas penser que la situation ne cessera pas d'interroger les chercheurs de l'EHESS. On peut en effet imaginer une foule d'interprétations selon les spécialités de chacun. Nietzsche nous le disait bien : "il n'y pas de faits, mais seulement des interprétations". Le fait ici semble exister, la présence de cette poule, mais les interprétations pourraient peut-être tendre rapidement à la surinterprétation qui est le risque principal guettant tout travail en sciences sociales.
En attendant, voici quelques pistes de réflexions possibles et ouvertes à vos éventuels commentaires et à vos propres interprétations, bien entendu...

Pour les historiens, la présence du gallinacée n'aurait d'autre objectif que de nous rappeler à la fameuse question de l'oeuf et de la poule : qui précède l'autre ? qui est à l'origine de l'autre ? On voudra bien se rappeler cependant que Marc Bloch, dans son Métier d'historien nous mettait en garde contre la tentation propre à la tribu des historiens, celle de l'Idole des origines, l'envie de lier une origine inaccessible au savoir avec une période ou un présent donnés et d'expliquer ces derniers par ce lien.
Méfions-nous donc de cette poule venue nous tenter et passons à une autre discipline.

Pour certains économistes, cette poule pourrait être l'avant-garde d'un éventuelle passage aux compétences élargies de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. L'EHESS doit en effet réfléchir, comme l'ensemble des universités françaises, à son passage à un nouveau statut lui accordant l'autonomie financière. Devançant la gestion autonome de ses finances, cette poule serait le premier élément d'une future autoproduction alimentaire (en viande et en oeufs) visant à réduire les coûts de production de la cantine.

Pour les sociologues, la présence de la poule rousse au coeur de Paris serait sans conteste le signe d'une rurbanisation en pleine explosion : non content de quitter la ville pour l'arrière-pays, les citadins introduiraient désormais la campagne à l'intérieur de la capitale...

Mais les anthropologues ne partageraient pas l'avis de leurs collègues. Pour eux, nous serions ici en présence de l'engraissement et du stockage de volailles en vue d'un prochain sacrifice vaudou et protéger ainsi l'EHESS des intentions belliqueuses la menaçant... Il pourrait toutefois s'agir d'un rite de remerciement pour la bonne évaluation de l'Ecole au printemps dernier ou encore de la préparation d'un sacrifice pour le bon déroulement du déménagement de l'été prochain.

De leur côté, les philosophes sont inquiets : ne serions-nous pas en face d'une critique à peine voilée, comparant l'EHESS à la célèbre poule de Kircher, cette pauvre poule qui n'osait pas sortir du cercle de craie que l'on avait tracé autour d'elle ?

Pour les spécialistes de la culture visuelle, il paraîtrait évident qu'il s'agit en fait d'une participation de l'EHESS au débat en cours sur l'identité nationale. Comme chacun le sait, le coq gaulois est le symbole de la France... Mais, m'objecterez-vous, c'est une poule, non ? Tout à fait, c'est une poule mais la transformation du coq en poule pourrait symboliser efficacement la parité comme valeur nationale !

Nous voyons ici la difficulté de concilier les interprétations disciplinaires. Pour l'instant, concluons seulement en nous disant que cette poule est là pour nous offrir l'occasion d'un moment de récréation. C'est déjà beaucoup...