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mercredi 27 janvier 2010

De l'interprétation des notes marginales


L'étude des marques manuscrites ou des notes marginales sur les livres imprimés a surtout été utilisée dans le cadre de l'histoire littéraire ou de l'histoire du livre pour l'époque moderne (XVIe-XVIIIe s.). Je donne quelques références à la fin de ce post pour ceux que cela intéresse.
Lors de mes différentes séjours en Albanie, j'ai rassemblé une petite collection d'ouvrages de propagande antireligieuse datant de l'époque communiste afin d'étudier la politique d'athéisation du pays par le régime d'Enver Hoxha. Certains semblent avoir plus vécu que d'autres : reliure usée, couverture ou pages abîmés et parfois notes manuscrites des lecteurs précédents. A l'instar des historiens du livre, je me suis alors demandé si ces marques laissées par les lecteurs pouvaient refléter une attitude face à la propagande du Parti, qu'elle soit d'intérêt, d'adhésion ou de rejet. La grande majorité n'apporte en fait pas grand chose au chercheur.
Un livre en particulier a attiré mon attention. Rédigé par Hulusi Hako, un des principaux partisans de l'athéisme en Albanie (à l'époque d'Enver Hoxha et encore maintenant), il s'intitule "Akuzojmë Fenë" (Nous accusons la religion"). Mon exemplaire a été imprimé en 1968. Maintes fois réédités, il s'agit d'un des ouvrages de base de la propagande antireligieuse albanaise. La couverture en est assez abîmée. Sur le dos du livre, en partie déchiré, on a réécrit le titre et le nom de l'auteur au feutre. A la lecture des marques manuscrites, on peut identifier trois détenteurs/lecteurs : "M. B." (je ne donne ici que les initiales), "M. L." et un troisième anonyme. Les deux premiers sont des femmes albanaises. Le dernier est anglophone et a traduit en marge certains passages en anglais. M. L. n'a laissé que son nom et quelques griffonnages représentant vaguement des fleurs (mais cela pourrait n'être que des dessins faits mécaniquement). M. B. a par contre fait quelques brefs commentaires qui peuvent intéresser l'historien.
Vous pouvez voir ici la page en question : elle présente deux photos du pape Paul VI, l'une avec le président américain Johnson (symbole du capitalisme aux yeux des pays communistes) et l'autre avec un ambassadeur soviétique (l'Albanie a rompu avec l'URSS en 1961). En haut de la page, M. B. a écrit "Turpi më i madh" ("La plus grande honte"). Face à cette phrase, l'historien a le choix entre deux interprétations : la lectrice acquiesce la propagande visant à montrer la complicité du pape avec les ennemis de l'Albanie communiste ou, au contraire, elle réfute ces accusations en les qualifiant de honteuses. Les deux interprétations sont intéressantes mais terriblement contradictoires et il est bien difficile de trancher. Une autre marque manuscrite en marge de la même page pourrait faire penser à la première solution : le mot "Papa" y est barré par une croix. Mais nous sommes ici à la limite de la surinterprétation. On ne peut que conclure que la lectrice M. B. a réagi devant cette page au cours de sa lecture, que le message diffusé ne l'a pas laissé insensible. Mais pour savoir de quel côté penchait sa sensibilité, il faudrait d'autres éléments qui ne sont plus à la disposition du chercheur qui doit donc se résigner devant l'ambiguité de cette source.


Quelques références sur l'étude des marques manuscrites et notes marginales :
- "Le livre annoté", dossier publié dans la Revue de la Bibliothèque Nationale de France, n°2, juin 1999.
- "Le corpus des notes marginales", numéro thématique de la Revue Voltaire, n° 3, 2003.
- Damien Blanchard, "Une archéologie du livre. Les marques manuscrites comme source de l'histoire des bibliothèques bénédictines sous l'Ancien Régime", in Les religieux et leurs livres à l'époque moderne, dir. B.Dompnier et M.-H. Froeschlé-Chopard, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2000, p. 195-211.

mardi 19 janvier 2010

1916 : un village devant le photographe


Comme on l'a vu avec le développement des passeports biométriques après le 11 septembre 2001, une crise permet souvent aux autorités de renforcer le contrôle de la population en utilisant les technologies à sa disposition. Ainsi, si la carte d'identité s'est particulièrement développée en France sous le régime de Vichy, on doit se souvenir que des tentatives ont existé précédemment pour des populations particulières : les nomades en 1912, les étrangers en 1917.
En 1916, la carte d'identité est rendue obligatoire dans la zone de guerre contrôlée par l'armée. Ainsi, la région de Meaux (Seine-et-Marne) est directement concernée par la nouvelle règlementation. Nul ne peut entrer dans la ville sans montrer ses papiers. Or, cela pose un véritable problème d'adaptation aux paysans des villages voisins habitués à s'y rendre au moins le samedi, jour de marché, pour vendre leur production ou acheter ce dont ils ont besoin. Une américaine, Mildred Aldrich (1853-1928), a laissé des lettres témoignant de la vie d'un village pendant la Grande Guerre. Elle habite alors à Quincy-Voisins, à huit kilomètres au sud de Meaux. Dans une lettre datée du 30 septembre 1916, elle décrit en quelques lignes la nouveauté introduite par les circonstances dans le village :

Cela fait plusieurs mois maintenant que le pont sur la Marne* à Meaux est gardé et même ceux qui vont au marché ne peuvent le traverser sans montrer leurs papiers. Cette formalité est très compliquée pour eux parce que la mairie ouvre à neuf heures, ferme à midi pour rouvrir à trois heures et fermer à six. Comme tu peux le voir, ces horaires correspondent au moment où tous sont le plus occupés dans les champs. L’homme ou la femme qui doit se rendre au marché le samedi doit quitter son travail et faire un long voyage dans Quincy – souvent plusieurs kilomètres à pied – à un moment où il est le moins facile de perdre son temps.
 Pour compliquer la situation, un nouvel ordre est arrivé il y a quelques semaines. Tous les hommes, femmes et enfants (de plus quinze ans) dans la zone de guerre doivent avoir, à partir du 1er octobre, une carte d’identité sur laquelle doit être apposée une photographie.
 Ce règlement a abouti à un embarras des plus étranges. Un grand nombre de ces vieux paysans – et des jeunes également – n’avait jamais été photographiés. Il n’y a pas de photographe ici. Le photographe d’Esbly** et les deux de Meaux ne pouvaient sans doute pas photographier tout le monde et, avec cette météo incertaine, faire les tirages dans les délais accordés par les autorités militaires. Un immense cri de protestation s’est fait entendre. Toute sorte de photographes ont été envoyés dans la commune. Le crieur du village bat son tambour comme un fou pour annoncer les endroits où les photographes seront, ainsi que leurs dates et leurs horaires, et ordonne aux gens de se rassembler et de se faire photographier.
 La cour d’Amélie*** faisait partie de ces endroits choisis et tu aurais aimé voir ces vieux paysans bronzés faire face pour la première fois à un appareil photo. Certains des résultats obtenus étaient drôles, particulièrement lorsque l’opérateur pressé et surmené faisait deux visages sur le même négatif, ce qui est arrivé plusieurs fois.
(extrait de Mildred Aldrich, On the edge on the War Zone, Boston, 1917, p. 207-208, trad. Mickaël Wilmart)
* Le pont sur la Marne : confusion de l'auteur qui doit parler du pont Cornillon, sur le canal du même nom, qui permet d'entrer dans Meaux en venant du sud.
** Esbly : commune à 5 km au nord-ouest de Quincy-Voisins et 6 km au sud-ouest de Meaux.
*** Amélie : voisine et domestique de l'auteur.


Je n'ai malheureusement pas retrouvé de photographie d'identité obtenue lors de ces séances. La photo illustrant ce post est prise à la même époque par Mildred Aldrich. Il s'agit d'un portrait de sa domestique, Amélie.

jeudi 15 octobre 2009

Histoire des migrations en Ile-de-France

La Fédération des Sociétés Historiques et Archéologiques de Paris et de l'Ile-de-France organise les 27 et 28 novembre 2009 son XIIIe colloque d'histoire régionale avec pour thème "Histoire des migrations en Ile-de-France" qui aura lieu à Créteil à l'Hôtel du département.
J'y participerais pour ma part dans le cadre d'une de mes recherches en cours sur l'immigration albanaise en France dans l'entre-deux-guerres. Paris est en effet un des principaux foyers que j'ai pu identifié avec le Nord de la France, Saint-Etienne et Lyon. Ma communication portera sur la question albanaise dans la capitale et les communes limitrophes (notamment Saint-Ouen et Clichy). A partir des fonds des Archives de Paris (recensements, archives administratives et judiciaires), des Archives de la Préfecture de Police de Paris (dont le terme "colonie albanaise" est tiré), des fonds privés des Archives Nationales Albanaises et de mémoires de migrants publiés en albanais ou en français, j'essayerai dans un premier temps d'identifier les différentes catégories de migrants (étudiants, exilés politiques, ouvriers), les quartiers privilégiés pour leur installation (Quartier Latin, quartiers nords de Paris, Saint-Ouen), leurs lieux de sociabilité et leur façon de s'organiser (associations) ou de ne pas s'organiser. Il s'agit également de comprendre cette première vague d'émigration depuis ce jeune pays (l'Albanie n'étant indépendante que depuis 1913) dans laquelle le mouvement communiste albanais prend en partie naissance à travers des personnalités très actives auprès des ouvriers albanais comme Halim Xhelo. Du point de vue de l'histoire parisienne, il paraît intéressant de regarder à la loupe ce que peut être une communauté de migrants, assez restreinte (entre 300 et 500 personnes) et d'interroger la notion de groupe communautaire (s'agit-il d'un groupe uni ou est-ce que les strates qui le constituent ne se rencontrent jamais ? Et selon quelles modalités ?), d'autant plus que ce "groupe" ne survit pratiquement pas à la guerre (retour au pays, impossibilité d'un renouvellement des migrants du fait de la dictature).

Je vous donne ici le programme des deux journées :

Programme

Vendredi 27 novembre 2009
14h : Accueil
Approches méthodologiques des migrations
14h15 : Philippe RYGIEL, "Panorama sur l'historiographie des migrations"
14h45 : Delphine FOLLIET, "www.generiques.org : des ressources en ligne pour l'histoire de l'immigration"
15h15 : Stéphanie RIVOIRE, "La collecte des archives audiovisuelles sur les migrations en Val-de-Marne

Migrations internationales, migrations internes
16h : Christine GARMY, "Immigration, migrations internes et externes à Nemours du XVIIIe siècle à nos jours"
16h30 : Marie CAZEIN, "Mouvements migratoires à Louvres du milieu du XVIIIe siècle à la Seconde Guerre Mondiale"
17h : Alexandre NICOLSKY, "Les Russes à Chelles (1914-2009)"
17h30 : Claude ATALIAN, "L'immigration des Arméniens en Ile-de-France"
18h : François BOULET, "L'exode de mai-juin 1940 en Ile-de-France"

Samedi 28 novembre 2009
Migrations internationales, migrations internes (suite et fin)
9h30 : Natacha LILLO, "L'immigration en Seine-Saint-Denis et dans les Hauts-de-Seine"
10h : Nancy GREEN, "Une immigration d'élite : les Américains de la rive droite (1880-1940)"
10h30 : Marie-Claude BLANC-CHALEARD, "Les territoires italiens en région parisienne (1880-1960)"
11h15 : Marie-Christine VOLOVITCH-TAVARES, "La présence portugaise en Ile-de-France"
11h45 : Mickaël WILMART, "La 'colonie albanaise' de Paris dans l'Entre-deux-guerres"

Réception, intégration des migrants
14h : Denise-Marie VIGNAL, "Une intégration réussie : les Suisses à Rueil aux XVIIe et XVIIIe siècles"
14h30 : Michel GUILLOT, "Le patronnage des Petits Savoyards et les ermitages de la région parisienne au XVIIIe siècle"
15h : Janine PONTY, "Paris, deuxième capitale de la Pologne"
15h30 : Daniel MARTIN, "Un bidonville portugais sur le plateau de Champigny"
16h15 : Sevan ANANIAN, "L'intégration réciproque des Arméniens à Alfortville"
16h45 : Thierry HALAY, "L'esperanto et lesmigrations en Ile-de-France"
17h15 : Pascale GAUTHIER, "L'odyssée des 'Esparisiens' dans la deuxième moitié du XXe siècle"
17h45 : André COHEN, "L'arrivée des Juifs d'Egypte en France (1948-1956)"
18h15 : Philippe Rygiel, "Conclusions"