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vendredi 15 janvier 2010

Deux supports de transmission de la religion (Albi, XVe et XXIe s.)

Les programmes iconographiques des églises ont pour principal objectif la transmission d'un savoir : celui des composantes de la religion (dogmes tels purgatoire ou enfers ; vie du Christ ; vie des saints) et de la bonne croyance. Dans les derniers siècles du Moyen Age, la religion passe des clercs aux fidèles par l'intermédiaire de la parole et de l'image. Quant le croyant entre dans le sanctuaire, il peut y voir les exemples choisis par le clergé et mis à sa disposition pour éclairer sa foi et ses choix de vie. Plus tard, l'écrit s'ajoutera à ces moyens de diffusion de la religion. Mais l'image reste un moyen privilégié de transmission. La cathédrale Sainte-Cécile d'Albi en offre un excellent exemple.


La cathédrale d'Albi est célèbre pour ses peintures murales de qualité et de taille exceptionnelles. La fresque du Jugement dernier (dont les photos ci-dessus montrent un détail), datant de la fin du XVe siècle, reflète à la fois les angoisses de l'époque et leurs remèdes. Elle s'inscrit dans le cadre de la floraison du macabre dans l'art graphique qui témoigne de la montée de la peur face à la mort. Exposant les châtiments endurés par les pêcheurs, elle donne en même temps la clé d'un salut (résister à la tentation du pêché). Elle constitue en elle-même une pédagogie de l'économie du salut, un sujet complexe rendu accessible à tous par l'image.

Si l'image avait toute sa place dans la diffusion de la religion dans le cadre d'une société en majorité illettrée, qu'en est-il aujourd'hui ? C'est à l'entrée de la même cathédrale que l'on peut trouver une première réponse.

Au dessus du bénitier, un petit panneau de bois indique comment se signer en entrant dans le sanctuaire. Les cinq gestes constitutifs font l'objet d'un dessin particulier, indiquant leur ordre, leur sens (de haut en bas puis de droite à gauche) et les mots à prononcer à chaque étape. L'image ne transmet pas un dogme mais un rituel. La question qui peut être posée est sans doute : à qui s'adresse-t-elle ? Le geste n'est-il pas familier aux catholiques pratiquants ? S'adresse-t-on aux enfants ? Aux non-pratiquants désireux de rentrer dans l'ecclesia ? Elle est sans aucun doute le résultat d'un constat : la déchristianisation de la société dans laquelle le geste chrétien le plus simple est à apprendre. Et dans laquelle les images du XVe siècle ne sont sans doute pas compris par la majorité des visiteurs.

lundi 14 décembre 2009

L'équilibre des signes passe-t-il par leur suppression ?


Affiche suédoise photographiée à Goteborg en 2009. Campagne de publicité organisée par des athées pendant laquelle les symboles des religions monothéistes sont montrés comme interchangeables sur le drapeau national et rendus obsolètes par la phrase : "Dieu n'existe probablement pas". (Ratexla - Flickr)

C'est sans doute à cette question qu'a tenté de répondre un sénateur socialiste belge en proposant une loi visant à appliquer strictement la séparation de l'Etat et des Eglises en Belgique. Rédigé en 2007, le projet devait passer devant la Commission des Affaires Institutionnelles le 10 octobre dernier mais son examen a été reporté et renvoyé aux Assises de l'Interculturalité. Ces dernières sont un espace de dialogue créé par le gouvernement chargé de réfléchir à l'amélioration des conditions de la réussite d'une société basée sur la diversité, espace de dialogue donc dans lequel le débat n'est pas celui de l'identité nationale mais celui du comment vivre ensemble dans un monde devenu multiculturel.
C'est dans ce cadre de réflexion sur l'interculturalité qu'il faut approcher le texte de loi proposé par Philippe Mahoux. Le report de l'examen du projet est certainement lié à la polémique qu'il a suscité et que la presse belge a simplifié en titrant sur l'interdiction des croix dans les cimetières. L'article 6 du projet de loi précise en effet que

Aucun bien meuble ou immeuble affecté à un service public ne peut contenir ou être orné de signes ou d'objets quelconques caractéristiques d'une conception religieuse ou philosophique.
Cette disposition ne concerne pas les signes ou objets exposés dans les musées ou expositions ou intégrés à des monuments et sites classés.
Disparition de tout signe distinctif pouvant faire penser à une rupture de la neutralité de l'Etat en matière religieuse ou philosophique, telle est l'essence de cet article  L'intention du législateur est présentée dans les commentaires motivant le projet :
Cette disposition traduit, dans la matérialité des faits, le principe de la neutralité du service public, qui ne peut, ni par son comportement, ni par quelque manifestation extérieure que ce soit, s'identifier à un culte ou à une conception philosophique.
[...]
En ce qui concerne les cimetières, l'article 4 ne porte pas préjudice au droit des titulaires de concessions (privatives) de les orner de tout signe ou objet philosophique ou religieux. Le propriétaire ou le gestionnaire public reste tenu par le prescrit de l'article 4, c'est-à-dire d'observer une parfaite neutralité. Il lui est dès lors interdit d'orner les parties communes du cimetière de signes ou objets quelconques caractéristiques d'une conception religieuse ou philosophique.
Pour le sénateur belge à l'origine de l'initiative, la neutralité passe donc par l'absence de signe : pour que l'Etat n'affiche pas de préférence, il ne doit rien laisser voir. En ce qui concerne les cimetières, puisque c'est l'exemple qui a soulevé la polémique, les institutions se devraient de ne pas afficher de signes distinctifs dans les parties communes comme cela peut-être le cas de croix au milieu des allées. Rappelons qu'on distingue habituellement dans les cimetières les parties communes et les parties privées que sont les tombes allouées à la famille des défunts pour le temps de la concession. Il ne s'agit donc pas ici d'interdire toute croix des cimetières - comme l'ont laissé sous-entendre la presse et certains hommes politiques - mais d'interdire tout signe distinctif dans les parties relevant de la collectivité et ce au nom d'un équilibre à respecter entre les tendances religieuses ou philosophiques.
Alors qu'en France, dans le cadre du débat sur l'identité nationale, Nicolas Sarkozy demande aux croyants de "se garder de toute pratique ostentatoire", et particulièrement aux musulmans de s'abstenir de faire "tout ce qui pourrait apparaître comme un défi" à l'héritage de la civilisation chrétienne, en Belgique le sénateur Philippe Mahoux réfléchit au renforcement de la neutralité étatique en supprimant tout signe religieux dans le cadre des services publics. Pour lui, l'intégration passe par une non-différenciation de l'espace public au nom du respect de l'opinion de l'autre. L'interculturalité se ferait donc à l'endroit même où les différences s'estompent pour disparaître de l'espace public et se confiner au privé. Pour lui, point d'héritage chrétien, mais seulement une société en transformation (voire déjà transformée) basée non sur un passé mais sur un présent à construire.
La polémique suscitée par le texte est sans doute révélatrice d'une angoisse : celle de voir disparaître justement cet héritage chrétien que met en avant le président français. C'est aussi cette angoisse qui a poussé les Suisses à voter pour l'interdiction des minarets : ils craignaient que le signe visible du lieu de culte musulman envahisse leur paysage fait de clochers, symbole de chrétienté. Crainte aussi de bouleversement sonore : et si on faisait du haut du minaret l'appel à la prière, ne couvrirait-il pas le son des cloches ? L'héritage religieux n'est pas la seule question : il y a bien également la volonté de conserver intact un paysage visuel et sonore qui serait le propre des sociétés européennes.
Trois positions sont alors envisageables : le refus du changement, rééquilibrer le paysage en supprimant les signes ou la recherche d'un compromis entre Etats, anciennes religions, nouvelles religions et incroyances.
Tout serait ici affaire d'identité, pour reprendre un mot qui n'est pas sans poser de problèmes aux chercheurs en sciences sociales. Car l'identité est par définition mouvante : individuelle ou collective, elle évolue en permanence, au gré des "programmes de vérité" chers à Paul Veyne. Je peux être chrétien aujourd'hui, athée tout à l'heure et me convertir au bouddhisme demain, changer de pays dans une semaine, m'y intégrer totalement, défendre des idées politiques différentes de celles héritées de mes parents. Tout cela dépend de ce que je pense être vrai à un moment "t", de mon parcours, de l'évolution de mes connaissances (intellectuelles et personnelles), de mon environnement social ou national. Définir la France par son héritage chrétien a-t-il un sens après la déchristianisation, l'affirmation d'une république laïque dans laquelle la liberté de conscience permet le changement de religion, l'avènement de nouvelles religions (comme le mouvement New Age) ou de religions jusqu'alors dites exotiques (bouddhisme, islam) ? Etre français ou belge a-t-il le même sens pour nous aujourd'hui, dans une société ouverte sur le monde et largement globalisée, que pour nos grands-parents témoins du déchirement que fut la seconde guerre mondiale ? On voit par ces interrogations les difficultés que posent la question même de l'identité.
Mais celle-ci n'est sans doute pas l'explication pertinente des polémiques et tensions autour des signes religieux. Il me semble que la notion d'habitus telle que l'a développée Pierre Bourdieu pourrait permettre de comprendre leurs ressorts sans entrer dans le débat de l'identité dans lequel le chercheur ne peut que se perdre sauf à dire justement qu'il n'y a pas d'identité. L'expérience sociale de l'individu produit ainsi un ensemble de dispositions influent à la fois sur ses actions et ses perceptions. Les perceptions du paysage entrent bien évidemment dans ce schéma. L'argument d'une culture chrétienne commune à l'Europe est bel et bien le fruit d'une expérience sociale où se mêlent la vision permanente des clochers, les fêtes de Noël, les prénoms du calendrier, etc., le tout vécu comme un héritage historique. La construction de cet habitus est d'autant plus complexe quand on y ajoute la question spirituelle. On peut aujourd'hui se dire chrétien mais ne pas aller à l'église et s'ouvrir au bouddhisme à la fois selon son expérience, ses affinités ou les influences extérieures (éducation, médias). Cependant, l'arrivée de nouveaux éléments dans le paysage peut troubler l'habitus et provoquer le rejet. C'est clairement le cas dans l'affaire de la votation pour l'interdiction des minarets pendant laquelle le parti populiste à l'origine de l'initiative dressait le portrait d'une Suisse au paysage transformé soudainement par l'explosion supposée de la construction de mosquées. De même en Belgique, c'est l'article portant sur la suppression des signes, et essentiellement en fait l'explication de cet article avec pour exemple les croix des cimetières, qui a provoqué la polémique : à quoi allait donc ressembler les cimetières sans croix ? Alors même qu'il n'a jamais été question de toucher aux croix des tombes... Là encore, rupture possible d'un habitus dans lequel le cimetière est identifiable par ses croix.
Toutefois, l'habitus n'est par définition pas quelque chose de figé. Fruit de l'expérience sociale, il évolue tout au long de la vie, des rencontres ou du travail fait par l'individu sur lui-même. Il est quelque part le compromis entre un héritage (de classe, culturel, familial...) et une évolution (personnelle, sociale). C'est ce qui permet par exemple l'intégration à un nouvel environnement ou l'acceptation de la différence et des nouveautés. C'est certainement la notion qui permet de prendre le plus de recul face aux débats actuels...

mardi 8 décembre 2009

Perception du religieux dans le paysage urbain contemporain

La votation récente en Suisse sur l'interdiction de la construction de minarets soulève non seulement la question de l'intolérance manifestée à l'égard de l'Islam mais aussi la question de la place du religieux dans le paysage architectural.
En effet, nous percevons le paysage et nous le lisons à travers des clés et des repères qui nous orientent dans l'espace urbain ou rural selon une culture acquise dès l'enfance. Ainsi, on reconnaît presque immédiatement une mairie par sa place, sa façade où flotte le drapeau national et où on peut généralement lire la devise "Liberté, égalité, fraternité" etc. D'un coup d'oeil, on identifie ce bâtiment public et on perçoit ainsi la présence de la République dans toutes les communes. On peut aussi se demander comment on perçoit le religieux dans le paysage. Croyant ou athée, pratiquant ou non, ardent défenseur de la laïcité ou pas, tous nous savons reconnaître l'édifice religieux, même si, selon nos sensibilités, nous pouvons y voir un refuge ou un élément de notre patrimoine. Car le plus souvent, les églises - si nous prenons l'exemple des édifices catholiques - sont patrimonialisées malgré la pérennité des activités paroissiales. Dans les villages, elles sont ainsi généralement le plus ancien bâtiment, immédiatement reconnaissable par son architecture et par la place l'entourant.
Dans le tissu urbain, la question est plus complexe. Soit l'ancienneté et la monumentalité de l'église la classent immédiatement dans le patrimoine communal et on retrouve l'évidence des églises de village, soit l'édifice cultuel (et parfois le quartier qui l'entoure) est de construction récente et l'oeil du passant doit s'exercer à trouver des repères permettant l'identification certaine.
Pour illustrer mon propos, je prendrais un exemple parisien, dans le XVe arrondissement, près de la place Falguière : l'église Notre-Dame de l'Arche d'Alliance, construite en 1998.


   Premier indice : une plaque de rue. Mais comme tout nom de rue, elle n'indique pas forcément un état présent. L'appellation signale seulement le fait qu'il y a pu avoir à un moment donné une activité religieuse autour de cet axe. Renseignements pris, il s'agit bien du passage ordinaire d'anciennes processions de la paroisse (Saint-Lambert de Vaugirard ?). Cependant, le nom même de la rue inscrit une certaine culture chrétienne dans l'espace public.


En avançant dans la rue, on passe à proximité d'un édifice récent, d'architecture contemporaine dont l'aspect ne fait pas penser à un immeuble d'habitation, mais dont rien ne semble préciser au premier coup d'oeil la fonction.


Au pied du bâtiment, un square. Le rez-de-chaussée est complètement ouvert, sans murs, juste quelques pilliers de bétons, offrant un abri aux promeneurs et la possibilité de jouer au tennis de table.


Les grandes vitres de l'édifice laissent entrevoir un travail artistique plus visible de l'intérieur. Peut-être des vitraux ?


La petite tour métallique abrite des cloches laissant penser qu'il s'agit d'un clocher.

CLOCHER, subst. masc.

A. Construction en forme de tour qui surmonte une église ou s'élève à proximité, et qui abrite les cloches.
La vision d'un clocher fait directement référence à la présence d'une église. Le bâtiment en question serait donc une église.




Confirmation : à l'entrée se situant dans l'autre rue, on trouve l'inscription : "Eglise Notre-dame de l'Arche d'Alliance" et sur le panneau d'affichage, on annonce la possibilité de visiter l'église.


L'exercice d'identification présenté ici peut paraître poussif. Il rassemble pourtant les étapes de la perception du religieux dans cette rue parisienne. L'édifice, de construction récente, échappe en effet aux images-types des églises plus anciennes. L'observateur doit alors rechercher des indices permettant de lire le paysage urbain qu'il a devant lui. Outre la mention "église" à l'entrée ou sur le panneau d'affichage extérieur (on remarquera toutefois que rares sont les églises sur les murs desquelles on mentionne qu'elles sont des églises), la perception se fait plus claire à partir du moment où l'on repère le clocher. Car c'est effectivement le clocher qui, dans la lecture du paysage que l'on est amené à faire quotidiennement, nous informe de la présence d'une église. Sans ce clocher, cette église serait probablement invisible.
On touche ici à la fonction première du clocher : rendre visible l'église. D'un point de vue sonore bien sûr mais aussi d'un point de vue visuel. Le clocher est en effet normalement ce qui dépasse les autres maisons ou immeubles et permet de situer où se trouve l'église dans le tissu urbain. Il est le signe extérieur qui inscrit une religion (ici catholique mais elle aurait pu être orthodoxe) dans le paysage. 
Comme le clocher pour l'église, le minaret joue un rôle majeur dans l'inscription de la religion musulmane dans le paysage. Comme le clocher, il rend visible de façon sonore et visuelle la mosquée et on est en droit de penser que dans l'évolution de l'architecture religieuse musulmane le minaret, à l'instar du clocher, sera encore une clé de l'identification de l'édifice en tant que mosquée dans les prochaines décennies. Interdire la construction de minarets, ce n'est donc pas uniquement un signal négatif lancé aux citoyens musulmans, c'est bel et bien effacer du paysage la religion musulmane, la rendre invisible au passant et de fait nier une possible intégration...

lundi 9 novembre 2009

Interdiction de photographier


La tombe (anonymisée) d'un roi d'Albanie dans le cimetière parisien de Thiais : une photo interdite ?








Ce n'est un secret pour personne, avec la photographie numérique, la prise de vue a connu une croissance extraordinaire. Désormais, tout le monde prend des photos dans les circonstances les plus diverses et ce avec des appareils dont la technicité va du plus simple, comme les téléphones portables, au plus perfectionné. Sans juger ici de la qualité technique ou artistique, on peut dire que la plupart des gens peuvent sans difficulté s'adonner à la photographie. Soit. Mais une autre question surgit : peut-on tout photographier ? Il y a encore quelques années, il était par exemple quasiment impossible d'inscrire sur la pellicule le souvenir d'un concert auquel on assistait ; désormais, on se demande parfois si les spectateurs ne regardent pas plus leur portable ou leur appareil que la scène... De même, les bâtiments officiels sont à ma connaissance assez facilement photographiables alors qu'au contraire, en Albanie, il m'a été impossible de prendre en photo le palais présidentiel ou le siège du Premier Ministre sans voir un policier ou un militaire me dire que cela n'était pas permis.
Je voudrais ici m'arrêter sur une interdiction dont l'existence, il me semble, va plus loin que la simple question du droit à photographier. Je me souviens, il y a quelques années, alors que je recensais des tombes anciennes dans le cimetière d'un village de Seine-et-Marne, un ami photographe, qui m'aidait pour l'occasion, m'avait prévenu : photographier dans un cimetière était interdit. Je me suis donc demandé ce qu'il en était aujourd'hui.
Un constat tout d'abord : les photos de tombes ou de cimetières sont nombreuses sur Internet. Si on prend en exemple Flickr et qu'on y saisisse comme mot-clé "cimetière", on trouve près de 84 000 éléments et autour de 22 000 pour "tombe". Le choix du cimetière comme thème de prise de vue existe donc bien.
Pourtant, un coup d'oeil rapide sur quelques règlements de cimetières permet de constater l'illégalité de la plupart de ces photos.

Ainsi, pour le cimetière de Bourges, il est précisé qu'il "est interdit de photographier dans les cimetières sans une autorisation", comme à Belfort où il est interdit "de photographier les monuments sans l’autorisation de l’Administration municipale."
Pour celui de Brest, le texte contenu dans l'article 83 est plus explicite, surtout quand on prend en considération le titre de l'article ("Obligation de décence") :
"Il est défendu de tenir dans les cimetières des réunions autres que celles consacrées exclusivement au culte et à la mémoire des morts, d'apposer à l'intérieur ou à l'extérieur de son enceinte des panneaux ou affiches publicitaires ou autres, de faire aux visiteurs ou aux personnes qui suivent les convois des offres de service ou remise de cartes ou d'adresses, et de stationner dans ce but soit aux portes du cimetière soit aux abords des sépultures et dans les allées.
Il est interdit également de se livrer à l'intérieur du cimetière à des travaux photographiques ou cinématographiques, sauf autorisation du maire, et d'effectuer quêtes ou collectes."
A Sélestat, "il est expressément interdit de s'y livrer sans autorisation à des opérations photographiques ou vidéos et généralement de commettre aucun acte contraire au respect dû à la mémoire des morts" (art. 7).

A Jouy-en-Josas, l'article 13 déplace le problème de la décence vers le droit à l'image :
"L’activité des photographes et cinéastes est soumise à autorisation lorsqu’elle s’exerce dans un cadre professionnel ou commercial."
Tout comme à Paris où
"L’activité des photographes et cinéastes est soumise à autorisation lorsqu’elle s’exerce dans un cadre professionnel ou commercial."
On pourrait multiplier les exemples mais je vous ai cité ici les différents types d'interdiction, les règlements comportant souvent les mêmes termes. Précisons que ces règlements ont le statut d'arrêtés de police pris par le maire après approbation du conseil municipal, ce qui explique qu'il n'y a pas UN règlement type pour toutes les communes. Certaines municipalités, comme Castres, ont d'ailleurs choisi de ne pas réglementer la photographie dans leur cimetière. Enfin, dans certains cas, c'est l'autorisation de la famille qui est nécessaire.

Plusieurs témoignages attestent de l'application de ces règlements. Ainsi, sur un forum consacré à la Première Guerre Mondiale, un internaute raconte :

"Je me promène fréquemment dans les cimetières surtout municipaux, et fais des photos de sépultures (le plus souvent civiles) de soldats de la GG.
Dans une grande nécropole civile, un employé du cimetière m’ a  courtoisement informé qu’il était interdit de photographier, que mon matériel photographique pouvait m’être confisqué... qu’une autorisation était nécessaire pour faire des images.
J’écris au service idoine de la ville pour obtenir une autorisation, un élu m’a répondu que l’accord des familles était nécessaire."


A la lecture de la règlementation, on peut arriver à distinguer trois grands cas : 

  • l'interdiction n'est pas motivée
  • l'interdiction est motivée pour des raisons de décence
  • l'interdiction, réservée aux professionnels, est motivée par un droit à l'image


De la non-motivation de l'interdiction, on ne peut pas déduire grand chose, sauf peut-être que l'interdiction va de soi pour le rédacteur du règlement. Par contre, les deux derniers cas sont chacun intéressants et méritent un petit développement
.
L'interdiction pour des raisons de décence éclaire en partie le rapport qu'entretiennent avec la mort nos sociétés contemporaines. Les morts sont ici tenus à distance et peuvent même être destinataire d'un culte. Il est frappant par exemple de lire dans le règlement intérieur du cimetière de Brest que les réunions autorisées sont "celles consacrées exclusivement au culte et à la mémoire des morts". Michel Lauwers, dans son ouvrage Naissance du cimetière. Lieux sacrés et terres des morts dans l'occident médiéval" (Aubier, 2005) a bien montré comment du Haut Moyen Age au XIIe siècle, le cimetière est un lieu de vie où les hommes se réunissent pour des marchés ou rendre la justice. L'apparition d'une pastorale de la mort aux XII-XIIIe siècles change progressivement la donne pour n'en faire qu'un lieu dévolu aux morts et consacré. Finalement, le règlement de Brest est encore un héritier de cette transformation. Dans cette optique, le cimetière est le lieu des morts, du deuil, du recueillement et de l'hommage rendu aux défunts. Placé à l'écart de la commune ou derrière de hauts murs, il est un monde séparé de celui des vivants dans lequel on ne pénètre que pour s'adresser aux morts par la prière ou le respect. Dès lors, photographier une tombe c'est troubler le repos du mort, c'est ne pas lui manifester de respect. Et ce rapport à l'au-delà, c'est aussi sans doute tenir éloigner la mort au point de ne pas en publier l'image.

La publication de cette image nous conduit vers le dernier cas. Dans un certain nombre d'exemple, l'interdiction est réservée aux professionnels, c'est-à-dire à ceux qui publieront ou vendront les photographies de tombes. Ainsi l'association Real et Chef'op qui propose d'accompagner la réalisation de courts-métrages, précise dans son listing des autorisations à demander qu'il faut obtenir l'accord de la mairie avant un tournage dans un cimetière et "préserver l'anonymat des sépultures, ou voir avec les familles des défunts". et d'ajouter : "Attention, certaines sépultures peuvent aussi être protégées comme oeuvre artistique". On touche ici clairement au statut juridique des sépultures et des défunts. Tout d'abord, la tombe contient des informations privées (dates de naissance et de décès mais aussi autres mentions possibles sur les plaques d'hommages). Comme les vivants, les morts auraient donc droit à un respect de la vie privée. On rejoint ici la question de la communicabilité des archives contenant des données personnelles... Les droits des héritiers sont quant à eux défendus par la loi. En effet, la jurisprudence française qualifie la dépouille mortelle de "copropriété familiale" et au regard de la loi, "la sépulture est l'accessoire du cadavre dont elle s'inspire du régime juridique pour en assurer la protection", pour reprendre les termes de la motivation d'une proposition de loi contre les atteintes au respect des morts. La sépulture est de fait une propriété privée qu'on ne peut photographier sans autorisation. Enfin, l'argument de la protection de la tombe comme oeuvre artistique renvoie au droit d'auteur ainsi qu'à l'exploitation possible du patrimoine culturel. De ces deux derniers points, il ressort donc que ce n'est pas le droit des morts qui est protégé mais celui des ayant-droits. Cependant, on pourrait se demander si les protections légales mentionnées dans ces points n'ont pas été mises en avant pour assurer juridiquement la protection de la décence qui, elle, peut paraître floue. Le caractère sacré des morts rejoindrait alors le caractère sacré et inviolable de la propriété défendue par le législateur.

Malgré des glissements vers le droit de la propriété ou le droit à l'image, l'interdiction de photographier dans les cimetières semble revêtir essentiellement, c'est-à-dire dans son essence même, un caractère religieux. Il s'agit d'assurer la non-violation du repos des morts et par extension le respect de la séparation entre le monde des vivants et celui des défunts. Si dans certaines villes, comme Paris, le cimetière peut devenir un lieu de promenade culturelle, on remarquera que dans la quasi totalité des communes - et peut-être encore plus dans les communes rurales - le cimetière reste un lieu sacré, séparé des habitations et de la vie quotidienne, dans lequel on entre pour rendre hommage aux disparus, voire, selon les types de croyances, communiquer avec eux. Y photographier reviendrait peut-être à troubler cet équilibre construit petit à petit pendant les derniers siècles et qui subsiste dans une République, certes laïque, mais dans laquelle le culte des morts demeure très vivant.
Une autre question pourrait maintenant se poser : pourquoi photographie-t-on dans un cimetière ? Ce sera peut-être l'objet d'un autre texte...

mardi 20 octobre 2009

Abélard en Seine-et-Marne ou la patrimonialisation d'une erreur historique


Tableau de J.-A. Benouville intitulé "Abélard parlant à ses étudiants près de Melun", 1837, Pinacothèque de Munich







Si on entend le plus souvent par patrimoine d'une commune ou d'un département ses monuments, il peut revêtir également un sens plus immatériel comme une langue, une musique, une culture ou des liens avec un personnage marquant de l'histoire. Aussi, au delà des édifices, il est fréquent d'associer une ville ou un village à un personnage dont l'aura passé retombe sur les rues qu'il a un jour parcouru. C'est ainsi qu'on liera La Fontaine à Château-Thierry, Bossuet à Meaux ou encore Gaston Fébus à Foix. 
Les liens entre Pierre Abélard, intellectuel du début du XIIe siècle, célèbre pour son histoire avec Héloïse, et la Seine-et-Marne sont multiples. Bien sûr parler de la Seine-et-Marne pour un personnage du XIIe siècle n'a pas beaucoup de sens mais deux villes au moins peuvent s'enorgueillir d'avoir accueilli le brillant penseur. Tout d'abord Melun, alors dans le domaine royal, où Abélard s'installe comme enseignant en 1102 avant de passer à Corbeil puis y revenir en 1109 après plusieurs péripéties. Peut-être d'ailleurs que le choix du nom de la médiathèque de la ville (dite de l'Astrolabe) n'est pas étranger à ce fait historique puisqu'Astrolabe est aussi le nom du fils d'Héloïse et Abélard. La deuxième ville pourrait être Provins (alors dans le comté de Champagne) dans laquelle Abélard se réfugie après sa fuite de l'abbaye de Saint-Denis en 1122, peu avant de fonder Le Paraclet. Si les deux villes ont dédié une rue à Abélard, on remarquera toutefois que ni l'une ni l'autre n'en font une célébration massive : sur le site de la mairie de Melun, il est mentionné dans une liste d'écrivains ayant séjourné dans la ville tandis que le site de Provins ne le cite même pas. Notons toutefois que sa présence en ces lieux est signalé sur le site des archives départementales de Seine-et-Marne dans la rubrique "Figures locales".
C'est curieusement un petit village entre Meaux et Coulommiers, Maisoncelles-en-Brie, qui s'attache le plus à inscrire Pierre Abélard dans son patrimoine. Tout commence en 1845 avec la publication par Charles de Rémusat de la première biographie d'Abélard et une note que l'auteur glisse au sujet d'un passage de son autobiographie (L'histoire de mes malheurs) on ne peut plus flou. En 1120, Abélard, alors moine à l'abbaye de Saint-Denis, s'installe hors du monastère pour reprendre son enseignement. Lui-même dit : "Je finis par me retirer dans un sanctuaire (ad cellam quamdam ; quelques fois traduit comme "prieuré" ou comme "cellule de moine) et repris mes habitudes d'enseignant. Mes cours attirèrent une telle foule d'étudiants que la place manqua pour les loger et la terre pour les nourrir". Plus loin il précise que cet endroit se trouvait sur les terres du comte Thibaud (donc en Champagne). Le texte original et les sources de l'époque ne permettent pas d'en dire plus sur ce lieu d'enseignement. Dans son texte, Charles de Rémusat reprend l'identification faite - sans explication - par l'éditeur du tome XIV du Recueil des Historiens des Gaules contenant le récit d'Abélard. A la suite des mots "ad cella quamdam", ce dernier insère une note contenant un mot : "Maisoncelle" sans autre précision. Rémusat l'utilise donc pour son livre mais pas sans soupçon :
"D. Brial seul dit que ce lieu est Maisoncelle. Il y a dans le département de Seine-et-Marne plusieurs villages de ce nom. Le lieu où habitait Abélard [...] peut être ou Maisoncelle de l'arrondissement et du canton de Coulommiers, ou plutôt Maisoncelles du canton de Villiers-Saint-Georges dans l'arrondissement de Provins" (NB : auj. dans la commune de Saint-Martin-du-Bochet).
On voit nettement qu'il s'agit d'une hypothèse qui ne convainct pas complètement Rémusat et que celui-ci préfère situé l'endroit dans les environs de Provins, c'est-à-dire au plus près du comte de Champagne, qui s'impose comme protecteur d'Abélard. On voit ici le peu de considérations que l'historien peut accorder à l'identification proposée : le mot "cella" du texte original se retrouvant dans le nom de lieu Maisoncelles et Maisoncelles appartenant à l'origine à l'abbaye de Saint-Denis, on en a déduit qu'Abélard y avait séjourné... Le fil est mince mais tenace surtout quand un érudit de la fin du XIXe siècle, Gabriel du Chaffault, publie un livre intitulé Mesoncelles-en-Brie, dépendance de l'abbaye de Saint-Denis - Abélard et Héloïse (1894). Reprenant l'hypothèse, qui sous sa plume n'en est plus une, de ses deux prédécesseurs, il lie définitivement le village à la figure d'Abélard dans la seule monographie consacrée à la commune.
Cependant, pour tout spécialiste de l'époque, l'erreur est grossière. D'une part le lien entre le mot latin utilisé par Abélard (qui désigne en fait un lieu d'habitation de religieux dans un sens large) et le nom du village ne peut constituer une preuve tangible. De plus, Pierre Abélard explique dans le même passage que le succès de ses cours réduisaient "ceux de tous les autres enseignants", ce qui signifie qu'il est alors à proximité (voire dans) une ville avec plusieurs professeurs, ce qui n'est sans doute pas le cas d'un village de la campagne briarde. C'est d'ailleurs pour cette raison que des historiens spécialistes du XIIe siècle comme Michael Clanchy ou John Benton préfèrent imaginer l'endroit à proximité immédiate de Paris ou aux alentours de Nogent-sur-Seine (voir les explications : M. Clanchy, Abélard, Paris, 2000, p. 284). Ajoutons-y un argument de poids lié au contexte local : Maisoncelles se situe à cette période dans la forêt du Mans, massif forestier entre Meaux et Coulommiers aujourd'hui pratiquement disparu. C'est d'ailleurs de là que la localité tire son nom : le "Maison" de Maisoncelles, comme pour la commune voisine de la Haute-Maison, se rapporte bel et bien au nom de la forêt du Mans. Or, cette forêt n'est défrichée qu'à partir du XIIIe siècle. C'est vers 1220-1230 que la paroisse de la Haute-Maison par exemple est créée. Il en va de même pour Maisoncelles. Jusque là les religieux de Saint-Denis n'avaient que des droits sur une partie de la forêt et le défrichement permet l'apparition de nouvelles communautés villageoises (dont le partage des revenus est négocié, comme en témoignent quelques chartes du cartulaire du chapitre cathédral de Meaux). On peut donc affirmer avec certitude que Maisoncelles n'existe pas au début du XIIe siècle et que donc Abélard n'a pu s'y installer avec ses étudiants. Pour l'historien, il faut se résoudre à quelques hypothèses qui demeurent incertaines...
Oui, mais voilà, les livres de Rémusat et de Chaffault ont fait leur effet. Le village de Maisoncelles est désormais largement associé à Pierre Abélard : on y trouve par exemple une "rue du château d'Abélard et Héloïse" (car la légende veut aussi que les deux amants s'y soient retrouvés) et une maison de retraite "Héloïse et Abélard". En octobre 2009, la municipalité a même inauguré la nouvelle école placée sous le patronnage de "Pierre Abélard". Le site de la mairie consacre une longue page au grand personnage, précisant même qu'Abélard y écrivit des lettres à Héloïse !
On est donc bien ici face à la patrimonialisation d'une erreur historique. Car la commune de Maisoncelles met en avant un personnage qui n'a vraisemblablement jamais mis les pieds sur son territoire. On peut, à partir de ce cas, engager une réflexion sur le rôle actuel de l'historien. Le métier d'historien est fait d'hypothèses qu'il faut explorer, conforter ou infirmer. Or, le grand public attend de l'historien un lien entre le présent et le passé, une base solide à la constitution d'une tradition, d'un patrimoine, d'une mémoire. Certes, l'historien ne peut changer ses méthodes de travail. Par contre, il est important d'expliquer aux non-initiés comment on fabrique l'histoire et de faire comprendre la part d'hypothétique de cette science humaine.
Pour terminer avec les péripéties de Pierre Abélard en Seine-et-Marne, je voudrais signaler un autre phénomène. En effet, la présence d'Abélard à Maisoncelles révélée par le livre de Gabriel de Chaffault semble avoir pénétré un peu dans la tradition orale des communes avoisinantes. J'ai lu récemment des notes laissés par un historien et folkloriste amateur, Gérard Mourlet, qui travailla sur le village de Quincy-Voisins dans les années 60. Voici ce qu'il rapporte : "Madame D... Germaine nous signale que la croix de Ségy serait posée à l'emplacement même d'un couvent et Abélard serait venu s'y reposer". Ségy est un hameau de Quincy-Voisins, commune située à une dizaine de kilomètres de Maisoncelles. Il n'y a jamais eu de couvent à cet endroit et il est fort peu probable que le mari d'Héloïse soit venu y séjourner mais que cette note empêche toutefois une future patrimonialisation...

mercredi 30 septembre 2009

Films amateurs et régionalisme : de l'usage des images privées dans la promotion du terroir

Parmi l'impressionnante et souvent inutile liste de chaînes de télévisions proposées par les fournisseurs d'accès ADSL, vous avez sans doute remarqué l'existence de chaînes locales désormais disponibles à l'échelle nationale. Parmi elles, je voudrais signaler l'initiative de TV8-Mont-Blanc qui diffuse une série intitulée Feuilleton d'une mémoire heureuse. La Cinémathèque des Pays de Savoie, dépositaire des bobines de films ayant servi au montage des dix épisodes de cette série documentaire, propose sur son site un descriptif détaillé de cette production.

Le projet consiste en un montage de films amateurs, tournés entre 1940 et les années 1970, pour proposer "un voyage intemporel inédit, une découverte des territoires des Pays de Savoie, de l’histoire locale, de l’histoire vécue…" pour reprendre les termes de présentation de la maison de production Kanari Films. Les réalisateurs, Marc Rougerie, Jean-Stéphane Doignon, Stéphane Perriot et Gilles Perret, ont sélectionné des séquences tournés par des amateurs, locaux pour la plupart. Le choix des cameramen ressemblent à une liste d'auteurs d'un éditeur spécialisé dans le régionalisme : un curé, une paysanne, un instituteur, quelques journalistes, un parisien amoureux du pays. Un seul pourrait ressembler à un professionnel, Joseph Léger, photographe à Saint-Jean de Maurienne. D'entrée, on peut donc faire un parallèle intéressant entre des livres régionalistes et ce feuilleton redonnant vie à l'"histoire vécue" des Pays de Savoie, une histoire forcément heureuse, nostalgique d'un âge d'or perdu. L'objectif est le même : transmettre une mémoire du terroir même si ici l'écrit ou la carte postale fait place à l'image animée, comme une concession faite à une modernité à laquelle on ne peut échapper. Les images sélectionnées montrent cependant, pour la plupart, des villages qui ne sont pas encore "envahis" par les touristes (même si les débuts des stations de skis sont évidemment montrés). Elles décrivent un mode de vie traditionnel qu'on a l'habitude de voir figé sur les illustrations de livres et qu'on voit ici de façon vivante.
Ainsi l'image privée devient image de terroir sans que, dans certains cas, l'auteur n'ait eu conscience de la production d'une mémoire régionale. Car si quelques-uns jouent dès la prise de vue la carte folkloriste, d'autres ne semblent filmer que pour le plaisir de la caméra. C'est le cas, par exemple, de Joseph Léger, photographe professionnel, qui filme en priorité sa vie familiale. Ses films sont marqués par un souci évident de la mise en scène. Le témoignage de son épouse nous précise que J. Léger n'hésitait pas à faire recommencer une scène à ses enfants pour arriver à ce qu'il voulait. Cependant, il est vite rattrapé par la municipalité de Saint-Jean de Maurienne qui l'engage pour le tournage de films promotionnels sur la région ou encore pour la visite du général De Gaulle en 1960 à l'occasion du centenaire du rattachement de la Savoie à la France. Ces expériences sont toutefois pour lui des exceptions, tant il préfère filmer les randonnées avec ses amis, les jeux avec ses enfants ou encore des évènements exceptionnels comme des inondations. Ces films n'avaient alors d'autres destinations qu'une projection dans la maison familiale entre amis et proches.
Le montage en forme de feuilleton régionaliste donne une autre finalité à ces images. On est désormais en présence d'une mémoire du passé, d'une région. La mémoire familiale s'inscrit maintenant dans l'histoire d'un terroir diffusée sur une chaîne locale (paradoxalement à diffusion nationale). La modernité d'un tournage à l'époque s'est transformée en traces d'une vie traditionnelle. Le caractère privé s'est mué en mémoire collective. Le processus n'est cependant pas nouveau. Ainsi les mémoires de paysans ou de nobles n'avaient bien souvent pas vocation à être publiés. Ces écrits s'inscrivaient dans une transmission privée de la mémoire familiale et ne sont devenus des témoignages du terroir qu'en passant par le catalyseur des publications régionalistes. Par contre, ce qui est incontestablement nouveau, c'est le support de ces mémoires. On peut donc se demander si le développement des chaînes locales grâce à la télévision numérique verra apparaître de nouvelles expressions du régionalisme jusqu'ici cantonnés à l'écrit et au spectacle vivant.

mardi 29 septembre 2009

L'intérêt pour le caché


Intérieur de la chapelle de Poingt-Ravier, à Valloire (Savoie), août 2009


Cette photographie, prise par un touriste (en l'occurrence moi...) illustre parfaitement le propos que je veux développer dans ce billet. Cette photo est l'aboutissement d'une succession d'étapes franchies, au moment de la prise de vue, de façon inconsciente : une randonnée avec pour point de mire un hameau perché ; l'arrivée au hameau et l'envie d'aller un peu plus haut, vers la chapelle ; l'envie de voir l'intérieur de la chapelle fermée à clé ; enfin le subterfuge du regard à travers la petite grille de la porte et la photo. Le processus est finalement assez simple : chaque objectif est doublé d'un second avec la tentation de voir plus et à la fin de cet enchaînement le besoin de voir ce qui est caché. Certains avant moi sont allés plus loin dans cette logique en écartant quelques fils du grillage par endroits, voire le grillage lui-même à d'autres, avec l'intention peut-être de mieux voir, de passer outre la surface qui cache la scène convoitée.
L'intérêt pour ce qui est caché est finalement un des moteurs de l'engouement pour une manifestation telle que les Journées du Patrimoine. Ouvrant les portes des monuments, l'évènement se veut on ne peut plus culturel. Ce week-end annuel est celui de la découverte du patrimoine mais, si on y réfléchit bien, celui aussi de la transparence. Car ce qui intéresse véritablement les visiteurs ces jours-là, ce ne sont pas les chefs d'oeuvre des musées dont l'entrée devient exceptionnellement gratuite, mais les sites ou même les recoins de sites qu'on ne peut voir habituellement, les lieux cachés de notre patrimoine. Ouvrir à la visite un lieu familier n'a en effet d'intérêt que si l'on donne l'accès à des endroits inaccessibles en temps normal. Si, à Paris, les sites les plus visités lors de ces journées sont les bâtiments du pouvoir, c'est bien parce que le visiteur veut voir ce qui se cache derrière. Et si certains édifices ont une réelle importance culturelle ou artistique, certaines pièces montrées n'ont d'autre intérêt que de faire voir ce qu'on ne peut pas voir le reste de l'année.
Ayant l'expérience de l'organisation de visites lors de ces journées, je sais finalement que le discours du guide ne suffit pas à attiser la curiosité, qu'il faut au visiteur un bonus que l'on doit trouver dans un recoin du monument : la base encombrée d'un clocher où se cache une petite statue ou des graffitis, les caves voutées d'un château moderne où paradoxalement il n'y a rien, à part des murs, des câbles et des tuyaux. Mais ce rien peut encore appeler du caché ! Je me souviens il y a maintenant six ou sept ans avoir guider un groupe dans de telles caves et n'avoir pu échapper à la question d'une dame : "on a vu la cave, mais où se trouvent les souterrains ?". Car une fois le caché découvert, l'intérêt se porte encore sur ce qu'on n'a pas pu voir, quitte à faire travailler un peu notre imagination...